

Les animateurs d'espaces publics numériques se sont rencontrés pour partager leurs expériences (Photo Virginie Borlet)
Mercredi, les rencontres d’Autrans ont débuté avec des réunions de préparation. Des animateurs d’espaces publics numériques (EPN), venus de toute la France, se sont retrouvés pour échanger leurs expériences. Les EPN sont tous les lieux d’accès à Internet, que ce soit dans les bibliothèques ou les centres socioculturels. Les intervenants se sont concentrés sur les moyens d’évaluation des lieux publics d’accès à Internet.
Elisabeth Le Faucheur Joncour a mené une évaluation à Brest. Elle explique que cela permet aux élus d’avoir un retour sur la mission des EPN. «Nous avons voulu vérifier que les espaces numériques répondaient bien à leur mission de base. C’est à dire de répandre les nouvelles techniques d’information et de communication au plus grand nombre.»
L’étude a permis de mettre en avant des perspectives d’évolution. Certains publics restent encore à l’écart. En particulier, les femmes au foyer, les personnes des quartiers populaires et les handicapés. Une réflexion est engagée pour les années à venir. La ville de Brest travaille particulièrement sur l’écrit public. Et Elisabeth Le Faucheur Joncour constate que « les questionnaires prouvent qu’une demande existe pour développer l’écrit public. L’objectif est que chaque citoyen se retrouve auteur de l’Internet, et plus seulement consommateur. »
Des interrogations se sont faites entendre sur la subjectivité des évaluations. Celles-ci sont souvent faites à un moment donné et ne permettent pas d’avoir une vision globale. De plus, elles sont souvent destinées aux élus et mettent parfois en jeu le maintien de postes d’animateurs de ces espaces. D’où la possibilité de voir les résultats manipulés. Ces derniers sont-ils totalement fiables ? En tout cas, ils déçoivent certains professionnels. « Les analyses quantitatives ne prennent pas en compte la qualité de notre travail », témoigne un jeune animateur de région parisienne.
D’autres techniques sont envisagées. Hélène Trellu est doctorante en sociologie et réalise en ce moment une étude sur un quartier populaire de Brest. « Pas question de faire des questionnaires avec ce public, explique-t-elle. Je dois d’abord instaurer une relation de confiance avec les gens du quartier. Petit à petit j’arrive à réaliser des entretiens. » Pour apprendre les uns des autres, les intervenants s’accordent sur la nécessité de mettre en commun les méthodes utilisées et les résultats.
En conclusion, on reconnaît les limites des évaluations. Par exemple, à la Cité des Sciences de la Villette, les évaluations quantitatives sont systématisées, mais les questionnaires sans cesse remaniés. D’autres questions se posent sur le rôle des animateurs et leur prise en compte au sein des évaluations. Un animateur explique qu’il faut « évaluer les évaluations » … tout un programme !
Fabrice Perez se demande si son poste sera pérennisé (photo: Virginie Borlet)
Fabrice Perez a 24 ans. Sous sa casquette se cache un animateur d’espace public numérique (EPN) aux Lilas, en Seine Saint Denis. Il fait part de ses inquiétudes quant au devenir de son poste.
« Des emplois jeunes animent la majorité des EPN. Que deviendront-ils à la fin des cinq ans du contrat ? Moi, je travaille dans des locaux qui comprennent d’autres services sociaux. La structure ne fermera pas. Mais je ne suis pas sûr que mon poste sera conservé. » Il explique qu’il y a quelques années, de nombreux EPN ont été créés grâce à des financements nationaux, « mais sans réflexion sur le long terme. Il va falloir définir ce qu’est le métier d’animateur d’EPN . La plupart des emplois jeunes ne sont pas diplômés, quel sera leur statut ? »
La situation de Fabrice est un peu particulière car son contrat ne termine que dans trois ans et il détient un DESS espace public numérique. Son salaire dépasse le SMIC, mais ce n’est pas le cas de tous. « Pour les emplois jeunes, le gouvernement verse 80% du SMIC et c’est ensuite à la mairie de compléter le reste. Moi je suis payé suivant la grille de salaire d’un employé municipal qui prend en compte mon diplôme. Mais la plupart de mes collègues ne peuvent prétendre toucher plus que le SMIC. »
L’enjeu principal concerne l’accessibilité du grand public aux nouvelles technologies de l’information. Fabrice Perez pense que si les postes d’animateurs disparaissent, « de nombreuses salles vont se retrouver en libre accès. Par conséquent, ce ne sont que les gens qui savent déjà utiliser l’Internet qui pourront en profiter. Cela ne servira plus l’objectif initial de permettre à tous de naviguer. Les élus qui vont prendre les décisions de pérennisation ou non des postes ont eux même un accès à domicile. Vont-ils se rendre compte de l’enjeu du maintien des accès publics ? »

Les participants ont tous exprimé leur avis grâce à des petits papiers mis à leur disposition
Les étudiants sont présents à Autrans. Des élèves du Master d'intégration des techniques d'information et de communication (MITIC) ont tenu jeudi après-midi un atelier sur le thème des usages et de l'Europe.
La problématique est énoncée: comment l'accès local à Internet peut jouer un rôle dans le développement européen de cette technologie. Bernard Corbineau s'occupe de la formation MITIC, il explique qu' "entre le local et l'Europe, il existe des tensions fortes dans la société et Internet joue un rôle dans cette relation". Les élèves vont se servir des réponses des intervenants pour approfondir leur travail. Ils s'étonnent car la "proximité" se révèle le maître mot. Pas de grand discours sur la communication entre les pays. Internet est certes un outil mondial, mais 80% des mails sont locaux.
Une étudiante demande pourquoi le mot politique est banni des discours. "C'est la politique qui impulse les décisions", déclare-t-elle. Un attaché du ministère de l'Intégration sociale de Belgique explique que "la politique et Internet, c'est assez complexe. Plus nous travaillons, plus nous constatons que les solutions viennent du local. Si on ne travaille pas avec la base, les associations et tous les acteurs locaux ça ne marche pas".
Quels sont les freins pour le développement? La langue est une première barrière. Mais c'est le problème de l'égalité d'accès qui préoccupe les intervenants. La délégation wallonne, intervenant privilégié, fait office d'exemple. Les invités expliquent que leur région a entrepris la création d'espaces publics numériques et a soutenu 25 projets citoyens. Ils exposent le principe de service universel, c'est à dire de garantir à tous un accès technique._
En conclusion, un élève ressent le besoin de rappeler l'utilité sociale des espaces numériques. "Lors du tsunami, par le biais de l'Internet, 500 personnes ont pu être sauvées car elles ont été prévenues par le seul point numérique du village. Je pense que nous allons voir se développer la question de la prévention des cataclysmes par le bais du net".
Pour poursuivre l'évolution du travail des étudiants du MITIC:
http://www.master-ims-mitic.net

Bruno Salgues est enseignant chercheur à l'Institut national des télécommunications à Evry
__Bruno Salgues a tenu jeudi après-midi une réunion quelque peu atypique. Les conclusions tirées de cette rencontre seront remises à la Commission européenne. Celle-ci prépare le Sommet mondial de la société de l'information. Quelles propositions ont été faites?_
Pour ne pas trop disperser les débats, Bruno Salgues a choisi de se limiter à quelques thèmes principaux. Ces derniers sont les lignes conductrices de sa réflexion sur la relation entre les infrastructures et les contenus. Il explique qu' "il n'existe pas de relation de causalité entre la mise en place d'infrastructures et les usages qui se créent. C'est à dire que l'un n'entraîne pas forcément l'autre".
Dans ce cadre, comment peut-on développer les nouvelles techniques dans la société? Par exemple, à Roanne, les infrastructures sont installées depuis une dizaine d'années mais les usages n'ont pas du tout suivi. La population est restée hermétique aux nouvelles technologies. D'un autre côté, une ville comme Givors a misé sur l'ouverture au public pour sensibiliser la population, même sans la présence de techniques dernier cri.
Plusieurs réponses ont été apportées. Tout d'abord, le chercheur énonce un point peut être essentiel et souvent répété lors des Rencontres. "Il faut permettre l'accès de tous. Ce n'est pas seulement une question technique, c'est aussi un problème économique. Il faut pouvoir payer pour accéder aux technologies." Mais se limiter à cette notion serait trop simple, car il semble que d'autres facteurs sont à prendre en compte.
Les opérateurs sont visés. "Il faut de nouvelles applications pour continuer à avancer. Une voiture qui roule toute seule par exemple. Les opérateurs doivent créer des applications réfléchies et appropriées à la société." Ce n'est pas tout. Bruno Salgues tient beaucoup au terme d' "environnement favorable". Répandre les techniques demande un effort de vulgarisation, de travail envers le public comme ce qui se passe dans les espaces publics numériques. "Il est essentiel de voir qu'aujourd'hui tout est possible avec les techniques, continue le chercheur. Nous sommes capables d'installer une connexion Internet en plein désert.
Concrètement, face aux champs des possibles, le groupe de travail s'est mis d'accord sur plusieurs mesures essentielles. Avant tout, il leur est apparu essentiel d'ouvrir l'accès au haut débit à toutes les communes. D'ailleurs les représentants de différentes collectivités ont été sensibles à ce point. Certains se sont indignés du refus de France Télécom d'approvisionner en haut débit des communes. Pour Bruno Salgues, "il faut développer les autres technologies", comme le Wifi assisté de satellites.
La carte à puce fait aussi l'objet de prospectives. Pour Bruno Salgues, "désormais il faut penser à créer des cartes multi-usages. Sinon, nous allons nous retrouver avec une multiplication de cartes. Il faudra que ces cartes puissent être utilisées pour des règlements, comme les cartes bancaires."_ L'enjeu se trouve aussi dans la mise en valeur des contenus disponibles sur Internet. "L'Europe a perdu la bataille pour les hardwares et quasiment aussi pour les softwares. Il reste donc à valoriser les contenus."
Il reste donc au chercheur a faire valoir ses idées auprès de la Commission européenne qui reste maîtresse de ce qu'elle présentera à Tunis au Sommet mondial de la société d'information. Le sommet a débuté à Genève en décembre 2003 et se poursuit à Tunis cette année. Il a pour objectif de réunir, sous l'égide des Nations Unies, les différents pays pour concevoir l'évolution de la société d'information. Cette année, la gouvernance de l'Internet sera au coeur des préoccupations.
Plus d'informations sur le sommet mondial de la société d'information:
http://www.itu.int/wsis/index-fr.html

Laurence de Suzanne représente la Délégation aux usages de l'Internet lors des rencontres d'Autrans (Photo Virginie Borlet)
Le micro-ordinateur pour un euro par jour. Ca vous rappelle quelque chose? La Délégation des usages de l'Internet (DUI) a mis en place cette mesure. Laurence de Suzanne, membre de la DUI, explique que le rôle de la délégation est de favoriser l'accès de tous à Internet.
La DUI rattaché au Ministère de l'Education et dispose d'un pouvoir d'impulsion. Depuis sa création en juillet 2003, plusieurs mesures ont été mises en place. "Nous avons édité un guide à destination des maires de France, détaille Laurence de Suzanne. Nous y expliquons quels sont les moyens alternatifs pour obtenir le haut débit lorsque l'initiative privée fait défaut." Dans ce sens, une loi sur l'économie numérique a été adoptée l'été dernier. Elle permet aux collectivités territoriales de pallier les défaillances de France Télécom. Par exemple, d'installer le Wifi complété du satellite pour relier les communes les plus éloignées.
Apporter aux communes le haut débit donne une dynamique économique. "Une entreprise ne va pas s'installer dans une commune si elle ne peut pas installer un Intranet _ , continue Laurence de Suzanne. _Entre 12 000 et 15 000 communes n'ont pas le haut débit. Certes, cela ne représente que 5% de la population. Mais le rôle du service public est de n'exclure personne."
La DUI a aussi mis en place une mesure phare: permettre aux étudiants d'obtenir un ordinateur pour 1 € par jour. Tous les ordinateurs vendus, au prix total de 1000 € minimum, sont équipés du Wifi. Laurence de Suzanne explique qu'un effort est engagé en parallèle par les universités. "95% des universités ont décidé d'accélérer la mise en place d'équipements Wifi". Depuis la fin du mois de septembre, 60 000 ordinateurs ont ainsi étaient fournis.
Dans le but d'ouvrir l'accès aux nouvelles technologies à tous, une charte de qualité intitulée Net Public a été créée. Cette charte fédère l'ensemble des labels déjà existants dans les espaces publics numériques (EPN). Elle met en avant la nécessité d'accompagnement, donc la présence d'animateurs. Or, nombre d'entre eux sont des emplois jeunes qui arrivent aujourd'hui à terme. Pour Laurence de Suzanne, " les collectivités territoriales doivent aujourd'hui prendre le relais de l'Etat pour maintenir ces postes".
Autre innovation, dans les EPN il est désormais possible de passer gratuitement un certificat de compétences. "Ce sera un plus pour les chercheurs d'emploi, beaucoup d'entreprises demandent aujourd'hui de savoir maîtriser l'Internet", continue la déléguée aux usages internet. _"Notre prochain objectif est de sensibiliser les personnes exclues de l'Internet, en particulier les seniors. Nous réfléchissons aussi à rendre plus conviviale la navigation." A l'avenir, plus d'une vingtaine de clips vidéos va être diffusée sur nos écrans de télévision.

André Colomb-Bouvard est vice président à l'éducation du Conseil général de l'Isère (Photo Virginie Borlet)
Le Conseil général de l’Isère a participé aux Rencontres. Vendredi matin, pour la réunion sur « l’intermédiation », André Colomb-Bouvard a parlé du cartable numérique.
Quelles sont les premières conclusions sur le cartable numérique ? « En partenariat avec l’Education nationale, nous avons mis en place le cartable numérique dans 6 collèges du département. Les élèves sont tous équipés d’un ordinateur. L’objectif était de familiariser les adolescents aux nouvelles techniques de communication pour lutter contre la fracture numérique. Trois premières conclusions ont été tirées. Les élèves ont des facilités à s’approprier les techniques, contrairement aux adultes qui ont beaucoup plus de mal. Nous avons constaté une plus grande concentration des élèves. Ils sont plus motivés qu’avec les cours traditionnels. Enfin, les relations avec les enseignements a totalement changé. Elles sont devenues beaucoup plus respectueuses.»
N’est-il pas contradictoire que ce soit les techniques qui améliorent les relations humaines ? « Pas du tout. Au contraire, c’est tout à fait logique. L’invention de l’alphabet limité à quelques signes a permis d’ouvrir l’usage de la lecture à beaucoup plus de personnes qu’au temps de l’Egypte où il y avait 4000 signes. Gutenberg en inventant l’imprimerie a libéré les rapports sociaux. Je pense que la technique permet toujours des améliorations. Elle ouvre des possibilités.»
Le Conseil Général a-t-il des projets? « Nous voulons répandre le cartable numérique dans d’autres collèges. Mais nous rester ouverts à toute autre technologie. Nous avons mis en place des cyberespaces. Nous visions un espace numérique pour un canton. Nous en sommes à une vingtaine pour 58 cantons. L’essentiel est de rester réaliste et de ne pas développer les nouvelles technologies sans la présence de médiateurs pour les faire partager. »

Ricardo Parilla est intervenu samedi matin. Il conçoit Internet comme "un nouveau mode de traitement de la précarité sociale" (Photo Virginie Borlet)
Ricardo Parrilla travaille pour Emmaüs à Paris, un accueil de jour pour les sans domicile fixe. A l’Agora, il a participé à la mise en place d’une salle équipée d’ordinateurs. Un léger accent transparaît dans ses propos. Il vient d’Uruguay et habite à Paris depuis 30 ans où il travaille dans le secteur social. A Emmaüs, il s’occupe du suivi administratif des personnes en difficultés.
Accéder à Internet n’est-ce pas secondaire pour les personnes qui vous rencontrez qui manquent parfois de tout ? « Nous recevons 600 personnes par jour à l’Agora. Et l’informatique est loin d’être secondaire car il donne le sentiment d’être utile à ceux qui l’utilisent. Les gens que nous rencontrons sont en rupture avec la société, il vive dans le non sens. Ils vivent dans la solitude et petit à petit se retrouvent face à la folie. Sur Internet, ils ont le sentiment d’appartenir à une communauté. Ils existent. Psychologiquement, le réel fait défaut, mais virtuellement ils ont une place. C’est un peu un garde fou car ils apprennent à réorganiser leur vie. Ils se construisent un espace à eux. »
La demande est-elle forte ? « Il y a peu de temps nous avions seulement quatre ordinateurs et la demande n’était pas très forte. Nous avons réussi à convaincre Microsoft de nous équiper avec des modèles dernier cri et là il y a eu une véritable explosion. 30 à 40 personnes viennent chaque jour pour utiliser les ordinateurs et autant attendent leur tour car il n’y a pas assez de places pour tout le monde. »
Quelles évolutions souhaiteriez-vous ? « Les personnes qui viennent dans notre salle améliorent déjà leur existence administrative par le biais des sites institutionnels. Je suis peut être trop idéaliste, mais j’imagine que le problème de la domiciliation pourrait être résolu. A Paris ceux qui n’ont pas de domicile n’ont droit à rien. Pourquoi ne pas les domicilier sur l’Internet ? Leur dossier ne serait plus au Secours populaire ou à Emmaüs, il serait sur la toile. »
Agora, 32 rue des Bourdonnais, 75 001 Paris, Tél. : 01 55 34 74 84
Dernière modification le dimanche 16 janvier 2005 13:35:48