
Consultant et professeur en Nouvelles technologies, Michel Cartier était à Autrans
Observer les pratiques en nouvelles technologies de l’Information Communication (NTIC), tel est le credo de Michel Cartier. Consultant et chercheur, ce vieux monsieur de l’Internet toujours à la pointe du progrès, était lui aussi à Autrans. Michel Cartier cumule les savoirs et les centres d’intérêts comme par exemple, l'étude des impacts des NTIC sur la société.
Je suis un « Jack of all trades », s’amuse à expliquer Michel Cartier, spécialiste des NTIC. Autrement dit, ce Québécois a fait un peu tous les métiers. Né en en 1932, à Montréal, dans une famille d’imprimeurs, il suit jeune homme la tradition familiale en devenant maquettiste mais il ne s’arrêtera pas là. Il se retrouve très vite à la chaîne publique de télévision et de radio Radio-Canada à la réalisation. Ses connaissances et réflexions sur les métiers et usages en communication le conduisent à l’enseignement. Dès 1975, il devient professeur de NTIC à Montréal. De par son parcours, Michel Cartier a acquis une grande expérience de la télévision et de l’édition aussi bien traditionnelle qu’électronique. Il ajoute : « Je suis également un des spécialistes en ergonomie cognitive en interface utilisateur (adapter une interface aux capacités de compréhension des usagers) ». Une compétence parmi beaucoup d’autres.
« Théoriquement, je suis à la retraite, s’amuse-t-il, mais j’ai été réintégré comme professeur associé. Je n’ai plus d’enseignement à faire, je ne fais plus que de la recherche » .
Ses interlocuteurs peuvent aussi bien être des professionnels soucieux d’améliorer leur productivité en apprenant à mieux utiliser les NTIC que de parfaits novices. Il raconte même qu’il a enseigné, il a quelques années, à de jeunes professionnels chinois alors que l’idéogramme pour dire ‘Internet’ n’existait pas encore. C’est d’ailleurs lui, qui serait à l’origine du mot utilisé aujourd’hui en Chine !
Ces compétences très pointues lui valent d’être consulté régulièrement. Des institutions gouvernementales, des villes ou encore des sociétés privées, que ce soit en Amérique ou en Europe, font appel à ses capacités. Pour lui, les choses sont claires : « La nouvelle économie ne repose pas sur les nouvelles machines mais sur les nouveaux traitements de l’information liés à ces nouvelles machines ». Les usages des nouvelles technologies et les problèmes de communication que celles-ci génèrent font d’ailleurs parties des sujets de recherche de ce touche-à-tout de l’Internet.
Selon lui, la solution est basée sur la coopération. «Apprendre à organiser des activités collaboratives permet d’apprendre à créer de la valeur ajoutée » énonce le professeur. « Avant les structures étaient simples, développe-t-il, j’allais à l’Hôtel de Ville et je pouvais voir mon élu. Aujourd’hui, cela devient difficile de se joindre dans beaucoup de domaines. »
Il ne s’intéresse pas qu’aux difficultés pour communiquer dans la société informatisée mais aussi à voir comment utiliser au mieux les outils Internet. De son avis, les Mass médias ont favorisé l’éclatement social. « Les gens sont atomisés, ils sont seuls. Si on les réunit autour d’une table par exemple, on trouve des solutions. Avec Internet aussi, on réduit cet éclatement social. »
Professionnellement, Michel Cartier se voit comme un observateur et un vulgarisateur « au sens noble du terme », précise-t-il. Les observateurs « révèlent les pratiques des gens » et apportent, s’il y a besoin, des solutions. « J’observe même mes enfants et je suis grand-père. Chez moi, c’est un nœud Internet. Il y a une salle avec plusieurs machines où l’on peut aussi jouer, regarder des CD-Rom. Le vieux professeur s’arrête de parler, rit puis poursuit, et l’autre jour, mon petit-fils de quinze ans m’a dit « Eh, grand-père, tu ne vas pas assez vite, passe moi, les manettes ! ».
Réfléchir aux notions d’espace à partager, d’interaction et de réseaux tout en jouant, c’est possible, grâce à un dispositif expérimental : le Générateur Poïétique. Cette expérience à la fois artistique et scientifique existe depuis 1986 et se pratique encore régulièrement entre internautes. Cette fois, c’est dans le cadre du festival d’Autrans qu’a eu lieu une session.
Dans le salon principal du festival d’Autrans, tout le monde s’active. Certains sortent à peine des ateliers, d’autres tiennent des réunions informelles dans le cadre de tables rondes. Des petits groupes sont disséminés dans la salle. Ils sont tous en grande conversation dans les espaces détente. Au micro, une voix essaye de se faire entendre. Quelques mots se détachent : « générateur, expérience, artiste, dans quelques minutes… »
En se rapprochant, cela devient plus clair. Une animation se prépare. Il s’agit d’aller se connecter au site
http://poietic-generator.net d’un artiste pour pouvoir profiter d’une expérience originale : le Générateur Poïétique, un dérivé du Cadavre Exquis version ordinateur.
C’est un artiste français, Olivier Auber, qui l'a mis au point, il y a une petite vingtaine d’années. A l’origine, les participants utilisaient même le minitel. Olivier Auber, qui n’était pas présent au festival mais qui était connecté sur son site, a voulu profiter des Rencontres d’Autrans pour lancer une session et peut-être battre le record de 40 personnes connectées en même temps.
Vous avez dit Poïétique ?
Pour comprendre ce que signifie « Poïétique », c’est un peu complexe mais il faut savoir qu’en grec "poiesis" signifie "création" ou "production". L’artiste a développé ce procédé dans le cadre de ses recherches. Il s’agit pour lui de créer des interactions collectives en temps réel. Le but, pour le joueur, est de remplir à sa guise son espace de création, en tenant compte ou non des dessins des autres joueurs.
Plusieurs personnes peuvent au cours d’une session de ce jeu, accessible sur le site, interagir en temps réel sur le même écran. Le rendu visuel est un peu sommaire puisque les participants dessinent (à l’aide de la souris) grâce à de gros pixels choisis sur une palette de couleur virtuelle. L’artiste précise que plus le nombre de participants est élevé et plus la qualité graphique évolue. Mais plus que l’aspect, c’est la communication qui s’opère entre les connectés qui comptent. En effet, certains choisissent de continuer le dessin qu’un autre a commencé, d’autres préfèrent inventer ou même parasiter ce qu’essayent de faire les autres. Se mettent en place alors des enjeux stratégiques, des réponses à certaines actions, etc. bref des situations de communication.
Nicolas, s’amuse déjà sur le site. Il vient de découvrir qu’il pouvait faire d’autres choses que des dessins géométriques. Il esquisse les lettres « R » et « A » (pour Rencontres d’Autrans…) et aussitôt sur le dessin d’autres lettres et mots se forment. Les autres participants suivent l’exemple de Nicolas. Pour l’instant, il y a dix participants. Quelques uns ont déjà échangé via le chat du site des commentaires sur le jeu mais aussi quelques salutations d’usage. Mais plus que le chat, c’est l’écran de dessin qui sert de moyen de communication. Un visage se dessine, quelqu’un lui ajoute un pull.
Quelques instants plus tard, ce visage est devenu le Père Noël. Ils sont maintenant quatorze mais les organisateurs sont déçus. Les nombreux visiteurs d’Autrans ne s’intéressent pas beaucoup au Générateur. Trop fatigués par les Ateliers ou pris par des discussions sans fins, seuls ceux qui connaissent déjà le Générateur sont assidus. Pourtant, toutes les modifications du dessin sont retransmises en direct sur un écran géant. Mais qu’importe, « la session peut durer 24 heures, confie François Gouy, qui présente le procédé à Autrans, en fait la partie durera autant de temps que les gens resteront sur le Générateur Poïétique. »
François Gouy et un participant
En France, quand on dit wiki, il faut penser à CRAO. Rien à voir ici avec le père de Rahan. Il s’agit en fait de la société qui a participé à l’essor du wiki. Cette application web n’appartient pas, bien sûr, à CRAO car elle est accessible à tout le monde gratuitement.
Le concept wiki, c’est ce que vous êtes en train d’utiliser en ce moment même. Il s’agit d’une application web où tout se fait par l’intermédiaire d’un navigateur. Le concept est basé sur le principe de l’hyperdocument. En clair, on construit des pages web une à une, avec un système de liens qui renvoient à d’autres pages. Chacune est au même niveau que les autres, il ne s’agit donc pas d’une arborescence verticale. Tout le monde peut venir modifier ces pages.
C’est Ward Cunningham, un informaticien américain, qui a mis au point le principe en 1995. Depuis, son idée a conquis de nombreux utilisateurs. Notamment cinq Français, qui appartiennent tous à la société CRAO. C’est elle qui a véritablement lancé le wiki dans la francophonie.
« Notre société est entrée en jeu avec l’évangélisation du wiki dans la communauté francophone » raconte Arnaud Fontaine de CRAO, informaticien et conseiller en organisation d’activité coopérative. Ce qui a attiré leur attention et les a amenés à vanter les mérites du wiki, c’est «L’organisation en réseau du type libertaire et anarchique. » explique Arnaud Fontaine qui dit n’utiliser que des logiciels libres. Pour se justifier, il ajoute avec un sourire : « On est tous plus ou moins des pirates ».
Arnaud Fontaine de la société CRAO
Cette entreprise existe depuis six ans et ses membres ont comme particularité d’habiter dans trois villes différentes. « On communique par visioconférence, messagerie instantanée et aussi par wiki ».
Dans cette société, les profils sont très différents. Des informaticiens (dont un diplôme de psychologie en prime) mais aussi un communicant ou encore un architecte de formation spécialiste de l’ergonomie. Concernant leurs activités, Arnaud Fontaine explique : «On n’a jamais vendu de licence logiciel mais des prestations de services, des conseils. Il n’y en a énormément qui utilisent du wiki et qui n’ont pas eu besoin de passer par nous. Il y a un principe de base pour le wiki, qui a été amélioré.»
Récemment, ils ont été consultés par des militaires français qui élaboraient leur intranet. Ils souhaitaient également faire communiquer des gens en interne avec des consultants en externe. « Le wiki a complètement convenu dans le cadre de leur projet. Depuis, ils ont arrêté ce projet mais ont adapté eux-mêmes le wiki à un autre projet. Nous les avons juste accompagnés dans l’usage de cet outil.»
Un des atouts du wiki, c’est sa simplicité de fonctionnement (une fois qu’on connaît le principe). Ensuite vient sa capacité à s’adapter à des travaux totalement différents. Un argument qui a séduit le monde de l’entreprise. Selon Arnaud Fontaine « Beaucoup de professionnels utilisent le wiki, Le New York Times l’utilise mais aussi des sociétés comme Motorola ou Disney. »
Pour voir un exemple de wiki, visitez le wiki de CRAO
http://www.wiki-crao.net.
Ouvert, il y a deux ans, c’est historiquement le premier wiki francophone. La version 2 est en cours de préparation. En deux ans, sur la version 1, plus de 5 000 pages ont été écrites avec 600 contributeurs différents.
Bernard Benhamou lors de l'atelier sur la gouvernance
La gouvernance Internet, c’est toute la question du ‘qui décide’ dans le domaine de l’Internet. Aujourd’hui, c’est une association américaine qui gère les fonctions essentielles de ce réseau dont l’importance économique, sociale et politique n’est plus à prouver. La gestion et la législation (encore approximative) étant confiées, de fait à un pays, les Rencontres d’Autrans 2005 ont voulu aborder le thème des préjudices potentiels pour le reste du monde.
Il est plus de 18h30, l’atelier sur «La gouvernance au niveau internationale et la préparation française du Sommet Mondial sur la Société de l’Information (SMSI) » touche à sa fin. Un des participants lance une réflexion : « Si je comprends bien, si un jour prochain nous sommes en conflit diplomatique avec les États-Unis, ce pays peut nous couper de notre réseau Internet. »
Des «oui» fermes et répétés résonnent dans la salle. Deux intervenants hochent la tête. Il s’agit de Bernard Benhamou, du service interministériel de l’ADAE (Agence pour le Développement de l’Administration Electronique) et de Francis Muguet, de l'Ecole Nationale Supérieure de Techniques Avancées. Le participant inquiet ajoute : « Par exemple, les États-Unis peuvent décider le jour où les Français payent leurs impôts de supprimer nos accès Internet, ce qui provoquerait une désorganisation du pays ! » . Les «oui» continuent à éclore dans la salle. Tout le débat de cet atelier sur la gouvernance de l’Internet est condensé dans l’inquiétude de cet utilisateur, certes avisé.
C’est effectivement une association américaine de droit privé, plus précisément californienne, qui assure les fonctions de coordination centrales de l'Internet. Avec bien sûr la volonté de respecter l’intérêt du bien public, mais avec quelles références ? Un cadre mondial ou américain ? L'ICANN s’occupe de l’allocation des noms de domaine et des adresses IP. Elle s’assure également de la cohérence des protocoles. Trois compétences incontournables qui font la force de cette organisation.
Il n’y a pas de lois internationales, ni de lois tout court, en matière d’Internet. C’est pourtant une ressource universelle. Le plus préoccupant, pour la démocratie et la liberté des pays, c’est qu’il n’y a pas de prise en compte de l'ensemble des acteurs de l’Internet : les différents gouvernements, l’industrie et la société civile. « L’industrie Internet a cela de particulier de ne pas être régulée » explique Bernard Benhamou. Celui-ci estime être «devant un problème d’évolution global d’un système » .
Louis Pouzin également intervenant sur cet atelier apporte ses précisions. Pour lui, les États-Unis gardent le contrôle de l’Internet. « Ce réseau est un moyen d’espionnage, dans l’Internet, seul ce pays peut surveiller les internautes » ajoute l’ancien directeur du projet Cyclades, l'Internet français des années 70. Il voit également à long terme un objectif économique avec l’apparition de la nouvelle numérotation et du coût des droits d’utilisation de celle-ci. Avec cette numérotation, c’est toute une norme qui va se mettre en place dans le secteur industriel. Les États-Unis pourront alors faire de la veille économique et savoir exactement ce que produisent les entreprises étrangères, qui auront adopter cette numérotation. « Un numéro, c’est à la fois très technique et pas partageable, conclut Louis Pouzin, ça devrait vraisemblablement être entre les mains des gouvernements. »
Beaucoup de questions donc, qui renvoient à l’équité de l’actuelle gouvernance de l’Internet. Le prochain Sommet de Tunis, fin 2005, qui est une assemblée générale thématique de l’ONU, devrait relancer le débat de la coopération entre les différents pays, même si les textes adoptés ne sont que des recommandations sans pouvoir d’application.
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Francis Muguet -------- Des participants
Dernière modification le lundi 17 janvier 2005 23:09:52