
Il est québecois, et pour cette seule raison, il suscite la curiosité de l'auditoire. "le système français est très dogmatique, afirme-t-il, volontairement provocant. Je risque de choquer avec mes pratiques marginales..." Le dogmatisme en question fait référence au scepticisme de l'éducation nationale vis-à-vis des nouvelles technologies en général, et de l'internet en particulier. Quant aux "pratiques marginales", il s'agit de la méthode d'enseignement que Mario a mis en place dans son établissement scolaire cette année. Utilisant la technique du "weblog" que nos cousins d'outre-atlantique nomment les "cybercarnets" ; les professeurs de l'Institut St-joseph donnent leurs cours via le réseau des réseaux. 43 élèves agés de 9 à 11 ans ont été dotés d'ordinateurs portables et formés à un système interactif en ligne qui met en relation enseignants, parents et élèves. Comme l'explique Mario, les enfants qui participent à ce programme novateur ont un profil particulier : "ils sont de niveaux scolaires et d'origines sociales très différents. Mais ils ont tous la capacité de fonctionner en dehors du système traditionnel. Ils doivent être ouverts d'esprit, relativement autonomes, avoir le goût de l'échange.
Au départ, l'entreprise a été difficile. Les réfractaires étaient nombreux tandis que les convaincus se comptaient sur les doigts d'une main. Pourtant, la réforme de l'enseignement au Québec initiée en 1999 prévoyait bien une "diversification des approches pédagogiques". Oui, mais à ce point...Mario commence par créer son propre cybercarnet, alimenté chaque jour par ses commentaires et ceux des visiteurs occasionnels. Certains de ces collègues ne comprennent pas la démarche, y voient un dévoilement de sa vie privée. Jusqu'au jour où la doyenne des enseignants, une dame proche de la retraite complètement hermétique aux nouvelles technologies, décide de se lancer elle aussi dans l'aventure. «Ca a fait branler les manches , raconte Mario en riant. Plusieurs autres volontaires ont suivi, et les craintes ont fait place à l'enthousiasme. Je suis allé dans une ville du Maine, aux Etats-Unis, pour m'inspirer d'une expérience de weblog éducatif afin d'en créer une dans mon école». Il se documente, organise des réunions, rédige une charte signée par les parents et les élèves « cobayes ». « On a désiré ne pas précipiter les choses. On voulait que la technique soit au service d'une orientation pédagogique préetablie, pas l'inverse. Le projet scolaire reste au coeur de nos préoccupations. Internet est un outil exceptionnel, mais pas miraculeux, il ne remplace pas le prof ».
S'il ne le supplante pas, Internet fait beaucoup plus que d'assister l'enseignant : il contribue à sa formation. «C'est quelque chose que j'ai du mal à faire accepter, surtout ici, en France, où il difficile de remettre en cause l'omnipotence du sacro-saint professeur. Pour moi, il n'a pas le monopole de la connaissance. Le net est là pour apporter à l'élève une somme d'enseignements impossible à contenir dans un bouquin ou un polycope. Et le prof y puise également de la matière pour ses cours». Grâce à la « salle des professeurs virtuelle » qui figure sur les cybercarnets, ils peuvent échanger des informations, mettre des liens hypertextes, réagir aux propos des uns et des autres. Et ce dans un espace fermé aux élèves, car il faut imposer des limites à leur liberté de circulation. Et la discipline, d'ailleurs, comment la faire respecter quand personne n'est là pour taper sur les doigts du fautif ? « on a mis en place des sanctions contre les dérives et les retards. A tout moment je sais qui est connecté, qui publie un message, ce que l'élève fait. Un manquement aux obligations scolaires entraîne son signalement aux parents. Si le problème persiste, on confisque l'ordinateur de l'élève pendant une semaine». Quant aux évaluations, elles ne sont pas établies sur des critères compétitifs, comme dans l'école traditionnelle. On privilégie l'évolution personnelle, c'est d'ailleurs l'objectif principal de cette expérience. Celle-ci convient donc particulièrement aux élèves en marge du système. « les cybercarnets comblent une lacune de l'enseignement normal, mais elle ne sont pas applicables à l'ensemble des élèves, reconnaît-il. Je garde du recul, même si je suis très satisfait des premiers résultats. Je ne suis pas pour l' utilisation avec les tout-petits. Par contre, j'aimerais bien un relais du secondaire »
Le premier bilan est globalement positif : les parents sont « à 100% satisfaits », les profs s'impliquent chaque jour un peu plus, quant aux élèves, leurs résultats semblent encourageants. Un test PISA, standard international d'évaluation scolaire, viendra en fin d'année scolaire confirmer (ou pas) cette tendance. La motivation, elle, est réelle. Et la maturité suit : « ils sont conscients de la chance qu'ils ont mais aussi de la pression qui pèsent sur eux. Ca les booste d'autant plus qu'ils perçoivent l'enjeu de l’aventure. Qui n'aimerait pas être à leur place ? demandez à n'importe quel enfant : Si tu avais le choix entre écrire pour ton prof et écrire pour le monde entier, que choisirais-tu ? »
Dernière modification le lundi 13 septembre 2004 6:43:58